Affichage des articles dont le libellé est Grand Action. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Grand Action. Afficher tous les articles

mercredi 12 janvier 2011

Le monde autonome

Ici je fais dialoguer un ancien texte conservé dans les brouillons, et la lecture récente de L'art comme expérience (chapitre "Vivre une expérience") de John Dewey.

"Il est des choses dont on fait l'expérience, mais pas de manière à composer
une expérience. Il y a dévoiement et dispersion: il n'y a pas adéquation entre, d'une part, ce que nous observons et ce que nous pensons, et d'autre part, ce que nous désirons et ce que nous obtenons. Nous nous attelons à la tâche puis l'abandonnons; nous commençons puis nous nous arrêtons, non pas parce que l'expérience est arrivé au terme visé lorsqu'elle avait été entreprise mais à cause d'interruptions diverses ou d'une léthargie intérieure.
A la différence de ce type d'expérience, nous avons une expérience lorsque le matériau qui est l'objet de l'expérience va jusqu'au bout de sa réalisation. Il peut s'agir d'un travail quelconque que l'on termine de façon satisfaisante; d'un problème que l'on résout: d'un jeu que l'on poursuit jusqu'au bout; d'une situation quelle qu'elle soit (dégustation d'un repas, jeu d'échecs, conversation, rédaction d'un ouvrage, ou participation à une campagne électorale) qui est conclue si harmonieusement que son terme est un parachèvement et non une cessation. Un telle expérience forme un tout: elle possède en propre des caractéristiques qui l'individualisent et se suffit à elle-même. Il s'agit là d'
une expérience."


Lorsque je sors d'un excellent film et que je rentre chez moi, que je me farcis tout le trajet de la rue des Ecoles à Bécon-les-Bruyères, j'ai, tout le long du trajet, plusieurs fois l'occasion de constater ma frustration quant à l'insuffisance du réel, celui qui est sous mes pieds, par rapport à celui qui est sur l'écran. Je sortais bouleversée du Jugement de Nuremberg de Stanley Kramer, marchant dans la rue entièrement stupéfiée, sur le point de gémir d'une douleur reconnaissante et finissant par ne plus savoir très bien les raisons de mon émotion, si c'est encore pour le film ou pour l'irrémédiable écart entre notre monde et sa projection, le cinéma comme monde rectificateur, nécessairement monde de l'après-coup. Je ne remarque que maintenant une chose que je n'aurais pas pu remarquer si elle ne s'était pas répétée des centaines de fois jusqu'à que cette frustration pénible soit insensiblement portée jusqu'à la conscience. Le contraste est trop cruel entre les expériences entières que les films donnent à voir, et ce réel d'esquisses inabouties. Les expériences du cinéma se passent dans des tribunaux, des déserts, des routes, des châteaux, ou des villes transfigurées, il y a une sorte de pompe des lieux qui annonce la force de l'histoire. Le réel est en manque de cinéma: c'est le "vrai road movie" ou le "baiser de cinéma" que nos expériences quémandent. Je ne sais pas ce qu'annoncent nos quais de métro, nos rues pleines de magasins fermées, de publicité qui brillent sans nous, de discours qui parlent pour nous. Il peut bien sûr y avoir des histoires d'amour malgré ce chaos triste et il faut peut-être ne pas penser naïvement que ce que nous voyons de notre monde surdétermine l'horizon de ses histoires possibles, heureusement pour nous il y a un cinéma qui s'intéresse à ça. A l'inverse donc, au cinéma, la beauté visible préfigure et correspond à la beauté de ce qui va être vécu.Une certaine naïveté dans les habitudes m'a fait croire que le cinéma se référait à la vie, je cherche donc ces références. Je finis donc par fouiller au coeur de ma vie où de telles expériences sont visibles et vivables. Où est l'intensité des rapports, les vrais conflits, les vraies passions, les vrais problèmes? Le cinéma ne nous donne à voir qu'un monde éternellement jeune dans ses sentiments, physiquement jeunes, moralement jeunes et même immoralement jeunes un monde de premières fois et de découvertes. Qu'entendre par "jeune"? Rien d'autre que le monde de l'impossible habitude comme léthargie de la pensée, des sentiments et du regard.

"La différence entre les deux [perception et reconnaissance] et immense. La reconnaissance est une perception interrompue avant qu'elle ait eu une chance de se développer librement. Dans l'acte de reconnaissance il y a l'embryon d'un acte de perception. Mais on ne laisse pas à cet embryon la possibilité de se développer en une perception complète de la chose reconnue. Lorsqu'il s'agit de reconnaissance, nous avons recours, comme pour un stéréotype, à un quelconque schéma préétabli. Un détail ou un assemblage de détails sert de déclencheur à la simple identification. Pour la reconnaissance, il suffit d'appliquer cette esquisse sommaire comme un stencil à l'objet concerné. Parfois, en présence d'un individu, nous sommes frappés par des traits desquels nous n'étions pas conscients au préalable. Nous prenons conscience que nous ne connaissions pas la personne auparavant; nous ne l'avions pas vue au sens fort du terme. Nous commençons alors à étudier et à enregistrer. La perception remplace la simple reconnaissance.
[...] La reconnaissance est un acte trop simple pour susciter un état de conscience aiguë. L'acte de simple reconnaissance se résume à apposer une étiquette convenable. Ce type de reconnaissance n'entraîne aucun trésaillement de l'organisme, ni aucun émoi interne. A l'inverse, un acte de perception procède par vagues qui se propagent en série dans tout l'organisme. Par conséquent, la perception n'équivaut en aucun cas à voir ou entendre avec en sus l'émotion. L'objet ou la scène perçus sont empreints d'émotion de bout en bout. Quand une émotion a été éveillée et qu'elle n'imprègne pas le matériau qui fait l'objet de la perception ou de la pensée, elle est soit préliminaire ou bien pathologique."

On ne se limitera, ou disons que passé une certaine fréquence de fréquentation des cinémas, on ne peut plus se limiter au seul plaisir de se faire raconter des histoires et par la réflexion quelque chose d'insidieux se trame, un fossé se creuse et l'on finit par discerner ce qu'il peut y avoir de rivalité entre deux versions du monde, l'une, celle de l'homme de la rue, autonome par sa persistance, sa médiocrité et son habitude, pétrie d'expériences, de projets et de phrases inachevés, interrompus. L'autre, celle du cinéma, autonome par sa construction, sa psychologie, sa cohérence et ses sentiments aboutis, achevés et même parachevés.

Dewey nous réconcilierait en nous affirmant que les caractéristiques d'une expérience achevée que l'on peut trouver au cinéma ne serve qu'une seule chose : la perception, par l'accroissement de la sensibilité, de ce qui constitue une expérience dans nos propres vies, une sorte de reconnaissance-perception.

mardi 29 juin 2010

Le spectateur décide / L'Eternité et un jour de Théo Angelopoulos


Le film qui en impose, le titre qui en impose, Palme d'Or 1998, Bruno Ganz, tout ça, et au bout une vraie catastrophe évoquant immodestement Fellini, Tarkovski, avec quelques clins d'oeil aux Ailes du désir. D'ailleurs ces deux films ont pour point commun la même ambition: donner le sentiment de la vie, ici le sentiment de sa perte et donc de sa valeur, revaloriser, redorer le blason de la vie, c'est un peu l'ambition secrète du cinéma, sinon on ne raconterait pas des histoires pour rien, sur les deux films un seul y parvient là où L'Eternité et un jour se trompe un peu beaucoup.

Le cinéma doit être délicat, s'il veut parler de l'Homme comme on en parlerait dans une dissertation avec une majuscule de mauvais goût, il ne doit rien montrer abruptement, ni la mélancolie, ni la nostalgie, ni la solitude et encore moins se complaire dans l'approfondissement de ce qu'il décrit comme on gratterait jusqu'aux sangs un coin de peau qui démange. Justement vous remarquerez que les bonnes répliques sont toujours trop brèves et s'arrêtent toujours au bon moment, il n'y en a jamais assez donc jamais trop. De toute façon le cinéma ne doit rien montrer mais montrer ceci pour suggérer cela, et quand on suggère on se prémunit contre ce genre d'excès.
Pourquoi ne pas montrer? Parce que le spectateur décide, si montrer la solitude équivaudrait pour le spectateur à s'identifier à cette solitude et bien demain je tourne mon film et je filme Emile jouant sur son ordi toute la journée. Montrer c'est ne rien permettre au spectateur. Je n'aime pas le "génie" autoritaire, celui qui par je ne sais quel moyen te fait comprendre qu'il a conscience de la prétendue beauté de ce qu'il montre, ne laissant ainsi aucune place au spectateur censé circuler librement dans l'oeuvre. Un mauvais réalisateur est celui qui ne comprend pas que le cinéma se fait dans l'interaction et qu'il y a deux ouvertures : les yeux ouverts, le corps ouvert du spectateur pour l'écran, mais aussi l'écran ouvert, offert au spectateur. Il ne faut donc pas lui désigner à coup de flèches clignotantes qu'ici il faut pleurer, qu'ici il faut se rouler par terre de douleur. Deux ouvertures donc deux cécités possibles : le spectateur ne "voit" pas le film, le film ne voit pas le spectateur.
Un bon film est un film où tout le monde pleure (je prends l'exemple extrême des larmes pour parler de l'émotion en général) mais où l'on se rend compte que personne n'a pleuré aux mêmes moments : ce film était donc émouvant, c'était un chef-d'oeuvre mais tout le monde a pleuré mais en se passant le relais. J'ai toujours pleuré sans raison pendant un film parce que le cinéma ne doit pas nous donner des raisons de pleurer mais des occasions, car les occasions on les saisit ou on ne les saisit pas, c'est ce qui garantit la liberté du spectateur, et ces occasions dépendent des dispositions de chacun. Le consensus que propose L'éternité et un jour est donc suspect, il ne vaut rien.

Comment faire ressentir la solitude si ce n'est en la montrant? Et bien il faut procéder autrement, il faut être malin, il faut faire des détours. Il y a la pornographie de l'émotion, qui montre tout, qui dit tout, qui prend et même tire le spectateur par la main, "tu te mets là, tu ressens ça", et puis il y a la douceur du génie, l'érotisme de l'émotion, qui sait qu'en appuyant un peu là, qu'en procédant par caresse et par chatouille je peux produire les mêmes effets, je peux faire pleurer.
Donner le sentiment de la vie c'est nécessairement donner à voir l'inconscience avec laquelle les gens la vivent, c'est faire du cinéma comme Robert Altman, un cinéma "naturaliste" comme on dit. L'artifice ne réussit rien tant qu'il ne réussit pas à restituer cette inconscience, ce foisonnement de vies, de paroles, de visages et de corps qui s'annoncent sans politesse devant nous, qui ne disent rien d'important, ne font rien d'important. Mais c'est -je pense- par le plus particulier, le plus anodin, qu'irrésistiblement le spectateur est amené à penser à ce qu'une scène a d'essentiel et de beau. A l'inverse, parler de l'universel, procéder par allégorie comme le fait Theo Angelopoulos, c'est immanquablement atteindre le risible, la caricature, un agencement publicitaire de la vie qui fait intervenir la figure de l'Enfant, de la Naissance, de la Femme, de la Vieille, du Poète, sans comprendre que le monde est nuancé, qu'il y a une sorte de subtile division du métier de vivre comme il y a une division du travail. On se particularise, on se spécialise tellement qu'on ne ressemble à aucune de ces entières et nobles figures. Nous ne sommes plus rien d'entiers alors le cinéma ne doit rien montrer entièrement, mais dévoiler un peu, montrer une cheville pour suggérer la jambe ou évoquer la solitude au détour d'une réplique qui mine de rien dit tout de la solitude. Le cinéma ne doit pas rivaliser avec la littérature, avec son immédiateté, avec l'avidité et le dénuement avec lesquelles elle approche la vérité, le cinéma est un art de la médiateté, de la lenteur, du processus, qui doit fonctionner par impression générale plutôt que par fulgurance. Pour parler de l'Homme il faut d'abord parler de l'homme.
Les rares scènes où le film marche sont de pâles copies des scènes les plus intenses des Ailes du désir où Bruno Ganz, ange déchu, découvre le sang, le café et ce que c'est qu'avoir froid, là où il tend un sandwich à l'enfant dans
l'Eternité et un jour.
Ce film m'a fait approché dans sa forme la plus pure ce que j'appellerai l'égoïsme nostalgique, le personnage est hanté par ses souvenirs à lui, ma petite femme, ma maman, mes amis qui dansent habillés en blanc au bord de la mer, et nous sommes censés y puiser on ne sait comment le sentiment de la nostalgie et donc de la vie. Sauf que s'identifier à un personnage n'est pas un abandon mais un effort. Je ne m'abandonne pas aux sentiments du personnage, je cherche à comprendre, je me concentre, je trouve des raisons de m'émouvoir dans les occasions que le film m'offre; mais plongé en pleine caricature et malgré mes efforts, CA NE PEUT PAS MARCHER ET C'EST CHIANT.